• Pauline

Archithérapies

Il était une fois une jeune fille prénommée Sarah. Bien née, elle grandit dans le Connecticut, non loin de la famille de son futur mari, William. Nous nous trouvons au coeur du XIXème siècle. Sarah et William se marient en septembre 1862. Une petite Annie nait 4 ans plus tard, mais elle meurt peu de semaines après. Sarah plonge dans une profonde dépression. Le couple n'a pas d'autre enfant. William meurt à son tour, passé la quarantaine. Sarah se retrouve seule. Seule et héritière. Ce que je n'ai pas dit est que Sarah hérite d'une immense fortune de la Winchester Repeating Arms Company. Winchester: ce sont les armes à feu... Et Sarah aurait reçu des messages d'esprits de morts par ses armes, de construire une demeure, pour loger les âmes perdues. Elle est profondément persuadée que sa famille est maudite à cause de cette réussite, fondée sur la mort et la violence. Ainsi entreprend-elle la construction d'une maison en Californie, dont la fin de chantier sera sonnée par la mort de la propriétaire, maître d'ouvrage et maître d'oeuvre, en 1922. Sarah ne dort jamais dans la même chambre chaque soir, pour semer les esprits. Et la demeure regorge d'impasses et autres bizarreries, portes menant sur des murs, escaliers menant au plafond, fenêtres dans les planchers. La maison est devenue une vrai attraction touristique au coeur de la Silicone Valley.



J'ai découvert l'histoire de Sarah en écoutant l'excellent podcast Nuit Blanche dont j'ai déjà parlé dans un précédent post. Et ce n'est pas tant l'histoire des esprits qui m'a interpellée (esprits auxquels je ne crois pas ici), mais la détermination de cette femme dans cette entreprise de construction et d'architecture, qui lui a permis de vivre sans l'amour de sa fille et de son mari pendant plus de 38 ans. Ce chantier aura été sa thérapie.


Cela m'a fait penser à Louis II de Bavière, qui lui aussi a construit pour se sentir vivant et s'inventer un décor à sa vie rêvée.


Alors pour faire comme Sarah ou Louis, je recommande un bon grand chantier. Si possible très ambitieux et sans fin. Pour les architectes: contactez moi: je saurai vous conseiller. Nota: ne me contacter QUE pour un projet avec de gros moyens, entendons-nous bien!


Evidemment, tout le monde, et quand j'entends par "tout le monde", je veux dire "presque personne" , n'a les moyens d'une telle ambition. Alors pour se soigner à l'architecture, il va falloir trouver d'autres méthodes...


La lecture d'ouvrages d'architecture est la première initiative à la portée de tous. Le choix de beaux livres est immense... mais en ce mois de mars, je vais conseiller le très joli livre Utopie- Maladrerie, de Julie Balagué / Catherine Fiumani / Fanny Taillandier / Renée Gailhoustet / Raphaële Bertho. "Utopie": quel joli mot... Certaines décennies on été plus productives en utopies que d'autres... Et nos années 20 ne pourraient-elle pas nourrir et créer de nouvelles utopies? Utopies architecturales et utopies de vie.


Photo: Julie Balagué


Car je crois que c'est ce dont j'ai besoin après cette maudite pandémie et ce cancer: d'utopie. Le confinement a révélé les inégalités liées directement à nos lieux de vie. Et donc à l'architecture. Nos appartements et maisons se sont révélés tantôt pièges, tantôt cocons. Et la pauvreté de leur architecture a donc mis en exergue l'indispensable dialogue que nos dedans ont avec nos dehors. La maladie condamne aussi le malade à se contenter de ses murs et de son quartier au quotidien. Pour certains, il faudra se "contenter" d'un séjour en chambre, à l'hôpital (que j'ai connu lors de ma première grossesse: pas drôle!).




Alors pour une carence en utopie et thérapie architecturale, je prescris:

1- de lever les yeux. Regarder, observer et découvrir sa rue, son quartier, sa ville, c'est la chose essentielle que l'on nous enseigne en école d'architecture. Je crois ne pas avoir précisé que j'étais architecte (pour ceux qui ne me connaissent pas). Prenez des photos de détails, de maison, d'originalités: il y plus de choses à voir autour de vous que vous ne le soupçonnez. Postez ces photos, partagez vos découvertes: #architherapies

2- d'investir son intérieur: épurer, ranger, puis mettre en valeur les éléments qui vous touchent, vous marquent: un beau livre, une photo, une touche de couleur avec un coussin ou un plaid...

3- d'encrer sa demeure dans son environnement. Cela facilitera les dépaysements lors de vos week-ends et voyages à venir. Ce que j'entends par là: il y a quelque temps, à l'occasion d'un constat d'huissier chez les voisins de clients, nous avons découvert un appartement du 6ème arrondissement parisien totalement hors propos. L'appartement était extrêmement beau et soigné. Mais il aurait aussi bien pu être à New-York, Tokyo ou au fin fond de la campagne danoise... Pour ma part, je trouve cela dommage. En effet je me lasse de nos villes uniformisées avec les mêmes enseignes partout. J'aime retrouver une âme de mas provençal en Provence, une urbanité ressentie dans mon duplex de banlieue, une simplicité rurale en Haute-Saône, le bois apparent à Argentière... Sans faire du régionalisme, on évite de faire de sa maison un "anachronisme spatial".

4- pour une envie irrépressible de plonger dans le monde de l'architecture et des architectes, se balader sur le site de Cinearchi . Découvrir les oeuvres de Renzo Piano (mon chouchou), Le Corbusier (le Maître), Jean Nouvel (karmême!), mais aussi le Bauhaus, Gio Ponti et tant d'autres...

5- dès que les musées et monuments rouvriront leur portes, allez visiter les maisons, appartements, églises, musées des architectes du XXème siècle. Vous serez surpris de découvrir que la Villa Savoye va bientôt fêter ses 100 ans (alors que nos villes se remplissent de lotissements "maison de maçon" ou immeubles pastiches mansardés, en 2021!!! allô quoi!)...

6- construire... en brique de plastique Lego. La collection Lego architecture permet de se projeter dans des formes ou espaces de prestige. Les Kapla, c'est bien aussi: mais il faut plus d'imagination et d'habileté (mettre "kapla architecture" dans une recherche Google images: c'est épatant!)



Cet après-midi, j'ai regardé Le Mépris de Jean-Luc Godard, que je ne connaissais qu'en petits morceaux. J'avais surtout envie d'aller me balader dans la villa Malaparte, à Capri. L'archithérapie qui consiste à prendre un bain de soleil sur le toit de cette sublime villa, nue, est aussi une option (à condition d'avoir la villa et les fesses de BB). Plus modestement, la visite de maisons ou monuments d'exception est à faire lors de vos week-ends ou voyages à venir.



Pour finir de parler architecture, des félicitations sincères aux architectes Lacaton & Vassal qui ont eu le Pritzker prize (Nobel de l'architecture) cette semaine. Il n'y a pas tant de français que cela qui obtiennent ce prix si prestigieux!



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